Quand tout le monde compte sur vous, vous avez appris à ne plus trop sentir ce qui fait mal. Ça aide à tenir. Mais c’est souvent ce refus de ressentir qui fait le plus souffrir.
Je médite presque tous les jours depuis de nombreuses années. Au début, la méditation me ressourçait pleinement.
Puis il y a eu une période de ma vie où je n’étais pas heureux. J’avais besoin de changement. Et pendant cette période, je me suis servi de la méditation pour m’évader de mon quotidien.
Avec le recul, je ne suis pas sûr que c’était encore de la méditation. Je me coupais de mon corps, de mes sensations et de mes émotions. Je ne voulais ressentir que du bien-être.
Cet article parle de ce mouvement très humain : fuir ce qu’on ressent pour moins souffrir, et découvrir que c’est justement ce qui nous fait souffrir.
Refuser ce qu’on ressent fait souffrir davantage
Il y a une formule que j’aime beaucoup, popularisée par le professeur de méditation Shinzen Young :
Souffrance = Douleur × Résistance.
La douleur fait partie de la vie : une fatigue, une tension dans les épaules, une boule au ventre, une tristesse, une colère. On ne la choisit pas. La résistance, c’est tout ce qu’on fait pour ne pas la sentir : serrer les dents, s’occuper, penser à autre chose, « tenir ».
Le bouddhisme le dit avec une image : la douleur est une première flèche, inévitable. La deuxième flèche, c’est celle qu’on se tire soi-même en refusant la première. La psychologie le confirme à sa manière : plus on essaie de chasser une émotion, plus elle a tendance à revenir, et souvent plus fort.
Quand la résistance est forte, même une petite douleur devient une grande souffrance. Et quand on accepte de ressentir ce qui est là, la douleur reste, mais la souffrance diminue. C’est un paradoxe : on souffre moins en acceptant de sentir davantage.
Les personnes sur qui tout le monde compte sont souvent championnes de la résistance. Il faut bien continuer, les autres ont besoin de vous, ce n’est pas le moment. Alors le corps parle plus fort : fatigue qui ne passe pas, mal de dos, nuits courtes, vacances qui commencent par une grippe.
Et l’émotion qu’on n’a pas voulu sentir finit parfois par déborder pour un détail, au mauvais moment, avec la mauvaise personne.
Méditer pour tenir le coup : et si c’était une façon de vous fuir ?
On entend beaucoup parler des bienfaits de la méditation, et ils sont réels : mieux dormir, moins ruminer, se sentir plus calme. Mais on parle beaucoup moins de la façon dont on peut s’en servir pour fuir.
C’est ce qui m’est arrivé. Je méditais pour me sentir bien, pas pour ressentir ce qui se passait en moi. Je cherchais un endroit où la réalité, et la souffrance qui allait avec, ne m’atteignaient plus.
Le livre « Spiritual Bypassing » de Robert Augustus Masters a été pour moi une vraie claque. Il décrit ce que le psychologue John Welwood avait nommé dès les années 1980 le « contournement spirituel » : utiliser la spiritualité, ou la méditation, pour éviter ce qui fait mal au lieu de le traverser. En le lisant, j’ai compris à quel point j’étais coupé de moi-même, et à quel point je refusais la douleur de ce que je ressentais dans mon corps.
Chez les personnes sur qui tout le monde compte, ce piège prend des formes très concrètes. Une méditation guidée de dix minutes sur votre téléphone, entre deux réunions, pour être de nouveau « opérationnel·le ». Une séance le soir pour se calmer après une journée où vous avez encore tout absorbé. Ou la méditation qui devient une case de plus à cocher, une chose de plus à bien faire, avec la culpabilité quand vous la sautez.
Le problème n’est donc pas la méditation. C’est ce qu’on lui demande. Si elle sert à vous remettre d’aplomb pour continuer à tout porter sans rien changer, elle devient un outil de plus pour tenir le coup. Et ce qui ne va plus dans votre vie reste là, en attente.
Revenir à ce qu’on ressent, petit à petit
C’est en me reconnectant à mes sensations, à mes émotions et à mon corps, y compris en méditant, que j’ai retrouvé davantage de bien-être au quotidien. Pas en cherchant à me sentir bien, mais en acceptant de sentir ce qui était là.
Une première piste simple : prenez quelques minutes au calme. Remarquez ce qui attire votre attention, un son, une image, une sensation dans le corps, et nommez-le dans votre tête : « entendre », « voir », « ressentir ». Quand vous vous surprenez à penser à autre chose, c’est normal. Remarquez-le, et revenez. C’est ce retour qui compte.
Certaines sensations sont désagréables, parfois vraiment douloureuses. En les accueillant au lieu de les repousser, on comprend souvent mieux ce qu’elles ont à nous dire. Et une fois le message entendu, elles se font souvent plus discrètes.
Une précaution importante : certaines sensations très fortes sont liées à d’anciens traumatismes. Il ne s’agit pas de tout ressentir d’un coup, au risque de se faire du mal. Avancez doucement, goutte à goutte, et faites-vous accompagner par un professionnel formé à ces questions. Les chercheurs le disent aussi : une étude américaine menée en 2021 par l’équipe de Willoughby Britton, à l’université Brown, montre que les effets indésirables de la méditation (anxiété, souvenirs douloureux qui remontent, sensation de détachement) ne sont pas si rares.
Enfin, se reconnecter à son corps prend du temps. C’est un chemin, pas une technique qu’on maîtrise en une semaine.
Pour finir
Si vous méditez, ou si vous avez envie de commencer, posez-vous quelques questions :
Pourquoi voulez-vous méditer ? Pour ressentir ce qui se passe en vous, ou pour ne plus rien sentir ?
Avez-vous besoin de changer quelque chose dans votre vie ? Si oui, la méditation seule ne suffira probablement pas. Un accompagnement peut vous aider à voir ce que vous ne voyez pas seul·e, et à oser agir.
Vous cherchez du bien-être ? N’oubliez pas qu’il passe aussi par le fait de ressentir ce qui est désagréable.
Vous portez d’anciennes blessures ? Prenez-en soin d’abord, doucement, avec un professionnel.
Si vous vous reconnaissez dans cet article, je vous propose de commencer par une séance d’exploration, pour regarder ensemble ce que vous évitez de ressentir et ce que ça vous coûte.
